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Acte 7Je me réveillai allongée sur une paillasse qu’on avait habillée de fourrures pour ne pas subir le froid. On avait déposé sur moi deux couvertures dont celle qui m’était si précieuse ainsi qu’une cape, probablement celle que Coriolan m’avait donnée la veille. Je sentais la respiration régulière de celui-ci dans mon cou et n’osai bouger par peur de troubler son sommeil. En face de moi, je voyais Torby qui dormait encore. J’entendis le bruit d’une bûche craquant dans le feu et croisai le regard d’Arkhel. Il me sourit avant de se détourner, préparant visiblement quelque chose à manger ou à boire. Je me demandai ce que pouvait bien signifier ce changement d’attitude envers moi, mais chassai rapidement ces interrogations en sentant Coriolan s'agiter. Je me tournai vers lui et le vit sursauter en s’éveillant. Constatant ma présence à ses côtés en ouvrant les yeux, il se détendit et m’attira à lui. 

- J’ai vraiment cru que je n’allais pas te revoir.
- J’ai eu peur aussi, mais je savais que tu viendrais nous aider quand le moment serait propice. D’ailleurs.. Tu m’as volé ma promesse.
- Comment cela ?
- J’avais juré de faire rentrer ses mots dans sa gorge à cet Angmarin.
- Tu parles de celui qui a reçu ma flèche ?
- Oui.
- Je me doutais bien que tu l’avais choisi pour une raison particulière. 

Je haussai les épaules, il connaissait mon incorrigible manie de braver ce qui me dérangeait. 

- Il malmenait les prisonniers. Il s’en est même pris à Torby.
- En ce cas, je suis satisfait de t’avoir aidé à tenir ta parole. 

Je lui souris et déposai un baiser sur ses lèvres avant de m’asseoir. Le campement avait été dressé dans une clairière non loin d’une rivière. Avisant celle-ci, je me levai avec la ferme intention de me rafraîchir. Je me sentais sale après tout ce temps passé dans cette geôle crasseuse sans possibilité de me laver, pourtant je ne m’imaginai pas plonger dans l’eau glacée. Arkhel suivit bientôt mon exemple tandis que Coriolan préparait du thé. À côté de lui, je vis une forme blanche se trémousser avant de bondir dans ma direction. La petite louve à qui j’avais confié la difficile mission de retrouver Coriolan se colla à moi pour recevoir quelques caresses bien méritées. Le gardien m’expliqua qu’elle l’avait suivi et guidé à chaque fois qu’il perdait notre trace au sein des campements. 

- Elle est pourtant si jeune.. Comment ai-je fait pour ne pas la voir hier.
- J’avais accroché un panier sur la selle de Brume, elle dormait dedans. 

Lossëa frétillait tant elle était heureuse de me retrouver et j’étais également contente de la revoir. M’occupant d’elle, je m’installai près du feu et pris le bol que Coriolan me tendait. J’abordai le sujet qui me tracassait depuis la vue de la forteresse. 

- Je pense que nous allons devoir y retourner.
- Je suppose que tu ne parles pas des prisons du camp angmarin. 

Arkhel se rapprocha de nous et prit place auprès de Coriolan. Décidément, quelque chose clochait. J’en vins à me demander s’ils n’avaient pas discuté durant mon sommeil. Je balayai cette interrogation de mon esprit, revenant au plus urgent. 

- Non, je parle de la forteresse. Il faudrait comparer avec les cartes que j’ai chez moi et celles que possède Camellya, mais je ne me souviens pas d’avoir vu un tel endroit évoqué quelque part.
- Ce lieu est malsain, on y sent la présence de l’Ombre.
- Je ne peux que t’appuyer Arkhel. C’est justement ce qui m’inquiète, nous étions encore loin lorsque nous avons perçu l’Ombre.. Il se peut qu’une attaque se prépare contre le Forochel. Si les Angmarin envahissent ces terres, ce serait une catastrophe.. L’Evendim est déjà fragile, qu’arriverait-il si les assauts que cette région subit se faisaient à coups redoublés.. 

Coriolan restait silencieux. Comprenant qu’il réfléchissait je demandai à Torby de me donner ce qu’il avait volé. Le Hobbit - qui “triait” les provisions que mon compagnon avait emportées avec lui - se détourna de son butin à contrecœur pour chercher la carte qu’il conservait dans son sac. Je la déroulai devant Arkhel et Coriolan tandis que le petit ménestrel reprenait ses fouilles minutieuses.
La carte représentait la région du Forochel, elle était couverte de symboles disposés avec soin ainsi que de nombreuses annotations. 

- Je ne sais pas lire cette langue, mais cela ressemble beaucoup à des plans de bataille avec le positionnement de certaines troupes.
- Tu comptes demander à Camellya et aux autres de se joindre à nous n’est-ce pas ?
- Je ne veux rien précipiter.. Je veux d’abord savoir si cet endroit est connu ou non des Peuples Libres. Peut-être que les Rôdeurs ou les proches d’Elrond pourront nous renseigner.
- Vu l’ampleur de la construction, tu devrais déjà avoir ta réponse Yualë. 

Arkhel avait raison bien que cela me rende mal à l’aise. 

- En ce cas, il nous faut les tenir au courant et leur demander leur aide pour traduire cette carte. Avec un peu de chance, nous en apprendrons plus sur leurs intentions.. Peut-être pourrons-nous aussi détruire cet endroit.
- J’ai quelques doutes sur ce point, ma douce. Avant de faire ce genre de projet, commençons par rentrer.
- Ou au moins aller en ville. Si tu pouvais te voir.. Enfin, il suffit que tu regardes l’état de tes vêtements. 

Je baissai les yeux sur ceux-ci et constatai que de larges taches rouges coloraient le tissu et la fourrure qui les composaient. J’avais déjà oublié que, la veille, l’Angmarin s’était effondré sur moi, déversant son sang généreusement sur ma personne. 

- En effet. 

Mes mots semblèrent donner le signal du départ. J’aidai l’Elfe et l’Humain à lever le camp alors que le Hobbit compensait son manque de nourriture en avalant l’équivalent de cinq repas aussi vite que possible. Tout fut prêt rapidement et nous reprîmes la route sans nous retourner. 

 

Le retour à la civilisation me fit un effet étrange, mais moins que le départ de Torby qui rentrait dans la Comté et que celui d’Arkhel qui partait rassurer sa sœur. J’avais confié à chacun d’entre eux un double de la carte que j’avais minutieusement copiée. Arkhel m’avait dit qu’il se rendrait à Fondcombe dès que possible, il y connaissait suffisamment de monde pour faire passer le message à Elrond lui-même sans risquer que celui-ci ne tombe entre des mains malhonnêtes. Quant à Torby, il m’avait promis d’amener son double à Camellya accompagnée d’un courrier. Si nous pouvions commencer à réfléchir à ce qu’impliquait la présence d’une forteresse perdue au cœur des neiges éternelles du Forochel, elle était plus apte que nous à décider de ce qu’il fallait faire.
Coriolan avait proposé de rester à Sûri-Kylä le temps de s’occuper de ma cheville et de profiter des sources chaudes. Je savais qu’il avait surtout envie d’être seul avec moi. Une fois nos compagnons d’infortune partis, il me serra dans ses bras et m’embrassa alors qu’il s’était gardé de le faire jusque-là. J’avais compris qu’il cherchait à préserver Arkhel et l’en remerciais, c’était une attention des plus délicates à mes yeux. Je me détachai de lui à contrecœur. À peine arrivés dans la capitale lossoth nous avions aidé les deux ménestrels à organiser leur nouveau voyage et je n’avais qu’une envie : Prendre un bain. Coriolan n’eut pas besoin que je lui explique ce dont j’avais besoin. Il semblait mieux connaître la ville que moi, rapidement, il m’entraîna au travers des ruelles, les traversant sans une hésitation. Il s’arrêta devant ce qui me semblait être une petite échoppe qui cachait en fait l’accès à des bains privés. Il s’adressa à la tenancière et me confia ensuite un paquet assez volumineux. 

- Des vêtements. 

Les miens étaient dans un état pitoyable, après avoir essuyé une chute, un séjour dans des geôles angmarines, un combat sanglant et une fuite éperdue, ils étaient bons à jeter. Je souris à mon compagnon, ravie de cette attention. Je lui demandai ensuite de m’accompagner dans l’eau avant de me rendre dans les vestiaires pour me débarrasser définitivement de ma tenue. Coriolan me rejoignit bientôt, il s’assit à mes côtés et s’occupa de moi. Je savais qu’il voulait me parler, aussi j’attendis patiemment. C’est en m’aidant à démêler ma chevelure qu’il se décida. 

- Tu as donc décidé d’y retourner.
- Oui.
- Je ne te laisserai pas partir seule cette fois.
- À vrai dire, j’espérais ta présence. 

Il posa sa main sur les bleus qui marquaient encore mes côtes. 

- J’aurais préféré être là.
- Tu n’aurais rien pu faire de plus.

Il resta silencieux. J’avais conscience que, pour lui, ces quelques jours à devoir supporter de me voir ainsi enfermée après m’avoir crue morte avaient été difficiles. Je ne pouvais que lui offrir mon affection et tenter de le rassurer.
Je finis par sortir du bassin et ouvris enfin le paquet. La tenue était noire, ce qui me surprit, car j'étais habituée à porter des couleurs claires. En la dépliant, je constatai rapidement que je me trompais, le noir rehaussait en fait le pourpre et l'or de la tunique et du pantalon. J'enfilai avec plaisir mes nouveaux vêtements après m’être séchée. J'étais étonnée de voir à quel point il les avait bien choisis, la coupe correspondait tout à fait à mes goûts et à mes proportions. Encore une preuve de son attention. J’étais en train d'ajuster mes gants en attendant Coriolan près de la porte d'entrée quand celui-ci passa l'arche menant au hall et s’arrêta pour me regarder. Constatant que j’avais du mal à fixer deux des lanières, il finit par s’avancer et s’en occupa lui-même. Je le remerciai d’un baiser. Les vêtements qu’il m’avait offert avaient certes une vocation esthétique autant que pratique, mais le cuir était de qualité et chaque pièce avait été renforcée comme j’avais l’habitude de le faire sur chacune de mes tenues. À présent que nous étions détendus, il me ramena à l’auberge où il avait pris soin de réserver une chambre à son arrivée en ville, avant de partir à ma recherche. Il était grand temps d’aller dormir. 

Coriolan s’avérait bien plus doué que moi pour déchiffrer la carte. Son amour des langues et ses lectures l’avaient habitué à adopter une certaine approche lorsqu’il rencontrait une écriture nouvelle. J’étais incapable du même raisonnement, mes connaissances ne découlant que de mon éducation et non d’un apprentissage méticuleux comme c’était son cas. Je restais assise près de lui à le regarder travailler, prendre des notes, et glisser des mots qui m’étaient destinés au milieu de ses recherches. Il ne lui fallut pas longtemps pour confirmer mon impression première : Nous avions dans les mains les plans d’une invasion.
Nous ne savions pas pour quelle raison les Angmarin s’étaient tous déplacés, ni quel était le rôle de la forteresse que nous avions découvert. Nous avions seulement la certitude qu’il fallait agir sans plus attendre, les nouvelles venant de Fondcombe seraient peut-être trop longues à venir. Il était nécessaire de prévenir les Lossoth et les Rôdeurs de l’Evendim. Pour cela, nous devions attendre Camellya, son empathie et ses facilités quand il s’agissait de s’adresser à quelqu’un de haut placé.
Prenant notre mal en patience, nous restâmes à Sûri-Kylä, nous ne pouvions que profiter de ce court répit pour nous reposer tant que c’était encore possible. Nous savions l’un et l’autre que, d’ici peu, nous n’en aurions sans doute plus l’occasion.

 

~ Fin ~