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Mission


Un frisson d'excitation parcourait le clan, nous étions prêt depuis des mois pourtant l'inquiétude formait une boule dans ma gorge, j'étais terrifiée à l'idée que l'on puisse manquer le rendez-vous ou que le plan ne se déroule pas à la perfection. Tout notre matériel avait été confié à la fin de l'hiver à des amis vivant dans un village au sud d'Aden, faire le voyage nous prit cinq jours interminables durant lesquels j'eus conscience que ma nervosité agaçait profondément Abysson tant et si bien qu'il menaça à plusieurs reprises de m'assommer pour avoir la paix.
On nous reçu dans la petite ville avec la plus grande gentillesse et, en voyant ma tenue prête, mon anxiété laissa place à l'agitation. Il nous restait une journée avant l'arrivée supposée d'Aghamyr au point de rencontre et Raïla était déjà partie en éclaireur puisque nous connaissions son itinéraire, elle devait déterminer sa rapidité et calculer à quel moment nous aurions le plus de chances de le rencontrer sur la route, elle revient peu de temps après son départ pour nous annoncer que ce que Valeas avait prévu était rigoureusement exact. Elle repartit aussitôt car elle avait pour rôle de lancer chacune des phases de notre opération de sauvetage, elle devait par conséquent nous informer de chaque mouvement de notre cible.
Durant la soirée Sygfried peaufina le croquis qu'il avait fait d'Aghamyr, il confia ensuite celui-ci à Abysson qui était le seul d'entre nous à ne jamais l'avoir vu afin qu'il puisse partir en chasse. Cette partie du plan me déplaisait profondément ainsi qu'à Lessilia mais nous n'avions pas le choix : Trouver un cadavre frais ressemblant à Aghamyr était plus compliqué que de tuer un Sombre, cependant mes états d'âmes ne troublaient absolument pas Abysson qui avait plutôt l'air enchanté de pouvoir mettre en pratique les longues heures d'apprentissage auprès d'Aliendrin.
La nuit fut des plus longues bien que Damascius me tint compagnie durant plusieurs heures. Malgré ma volonté et mon besoin de dormir, j'étais incapable de fermer l'œil, aussi lorsqu'Abysson revient, son larcin accomplit, il me trouva assise devant la cheminée dont le feu s'éteignait.

- T'es encore là ?

Je lui fis un pâle sourire.

- T'arrives pas à dormir hein. Tu veux que je te file un coup sur la tête ? Ça devrait pouvoir t'aider.

Comme souvent, j'avais du mal à déterminer s'il plaisantait ou s'il était sérieux.

- Je crois que ça ira comme ça.

Je jetais un coup d'œil au sac qu'il avait déposé dans l'entrée, il se retourna pour vérifier ce que j'observais puis me fit un grand sourire.

- Tu vas être contente, le type que j'ai.. Enfin tu vois.. Était sur le point s'assassiner une famille, j'ai fait une bonne action ! Un mort au lieu de cinq.
- Je ne vais pas dire que je suis heureuse, mais si cela a permis de faire une.. "Bonne action" nous dirons que c'est plus acceptable.

Il rit et se releva.

- C'est pas que je m'ennuie mais je dois aller chercher Arkel pour la suite.

Je hochais la tête et le regardais frapper à la porte de l'une des deux chambres. Arkel en sortit, l'air encore ensommeillé, lorsqu'il vit Abysson il attrapa un sac sur le sol et disparu de mon champ de vision quelques minutes. Abysson en profita pour venir vers moi et me donner quelques petites tapes sur la tête.

- Arrête de t'inquiéter, tout va bien se passer, on a fait le plus dur. tu vas finir par me donner la migraine à force de te ronger les sangs comme ça.

Il me força à me lever en tirant sur mon bras et me traina sans ménagement jusqu'à la seconde chambre où dormait Lessilia, il me poussa dans le lit vide le plus proche et posa son doigt sur ma bouche. Il chuchota.

- Et pas de protestation. Tu dois dormir.

Il partit après s'être assuré que je m'étais allongée, j'entendis quelques mouvements dans la maison puis puis plus rien. Je sentis la main de Lessilia se glisser dans la mienne pour la serrer doucement. Sa voix mélodieuse effaça le silence.

- Il a raison tu sais..
- Je sais..
- Mais je comprends aussi très bien tes sentiments.. Veux-tu que je te chante quelque chose pour t'endormir ?
- S'il te plait.

La berceuse qu'elle fredonna pour moi eut rapidement l'effet escompté et je m'endormis pour les quelques heures qui restaient avant notre départ.
Ce fut d'ailleurs Lessilia qui vint me réveiller le plus tard possible, tout le monde était déjà prêt et elle m'aida à m'habiller en voyant que j'avais beaucoup de mal à me concentrer. Raïla revint vers nous pour nous tenir au courant des derniers déplacements d'Aghamyr, elle s'était également rendue compte que quelqu'un le suivait déjà à distance raisonnable, il ne l'avait pas vue mais elle estimait qu'il était plus prudent pour elle d'éviter de continuer de jouer avec le feu. Au lieu de retourner traquer notre proie, elle partit rejoindre Arkel et Abysson tandis que je prenais place dans la voiture et que Damascius attachait le bandeau noir sur mes yeux. Après quelques dernières vérifications nécessaires pour s'assurer que rien ne viendrait entraver le bon déroulement de la mission nous prîmes enfin la route.

Durant le trajet nous menant au point de rendez-vous j'eus du mal à me concentrer sur le paysage que je voyais au travers les fins rideaux de soie ornant la litière. Je ne cessais de me demander si tout se passerait comme prévu, si nous allions réussir à l'intercepter, si nous allions intervenir au bon moment ou si nous allions au devant de gros ennuis. Si nous nous faisions prendre, nous risquions l'exécution de toute la famille, pourtant aucun membre du clan n'avait hésité lorsque Valeas avait évoqué le fait qu'Aghamyr aurait besoin de notre aide pour partir de la cité. Les personnes choisies étaient celles qui n'avaient pas vu leur nom apparaitre dans les registres de la Guilde, j'étais la seule exception. Cependant, ma présence s'était avérée indispensable car j'étais celle qui ressemblait le plus à l'une des princesses de Goddard qui était fort heureusement une grande amie de Bastet. Nous l'avions contactée longtemps auparavant pour la prévenir qu'en cas de questions concernant ses déplacements elle avait effectivement longé la ville d'Aden, Valeas devait d'ailleurs s'être déjà chargé de la tenir aux courant de nos faits et gestes.

Alors que nous approchions du lieu où se trouvaient déjà les autres, j'entendis des cris et des bruits de combats, je donnais aussitôt l'ordre d'arrêter notre convois et descendis de la voiture. Devant moi, quelques personnes se pressaient pour s'écarter de la bataille qui avait lieu entre deux adversaires. Je reconnus aussitôt Abysson malgré sa tenue étrange et la cape qui recouvrait son visage, aussi l'autre personne ne pouvait être qu'Aghamyr, j'en eu la confirmation lorsque le combat le força à me faire face. Son regard transperça le mien au travers du tissus qui recouvrais mes yeux, puis il dévia sur Sygfried et Damascius qui s'étaient rapprochés de moi, je cru apercevoir une lueur de compréhension danser fugitivement dans ses yeux et aussitôt son attitude changea légèrement à l'égard du combat, il laissa Abysson mener la danse jusqu'à ce que d'un coup violent dans le ventre, celui-ci l'envoie valser dans un arbre, il retomba dans les buissons qui se trouvaient à son pied. Comme prévu, je fis mine de m'approcher alors que Lessilia, Damascius et Sygfried faisait barrage, Aghamyr roula dans la poussière et Abysson se jeta sur lui, lui assenant quelques violents coups de dague avant de s'enfuir. Je repoussais mes protecteurs et m'approchais du Sombre laissé pour mort sur le sol, mon arrivée dispersa une partie des badauds qui s'étaient attroupés. Je m'agenouillais auprès du corps et posais ma main sur sa gorge.

- Princesse, il est mort, veuillez retournez à votre litière.

Lessilia tira sur mon bras mais je me dégageais sans trop de difficultés, je tirais une dague coincée sous le corps, elle était couverte de sang. Cette fois ce fut au tour de Sygfried de me redresser sans ménagement, il m'attira jusqu'à la carriole sans me laisser l'occasion de m'échapper. Je vis Damascius retourner le mort, le sosie parfait d'Aghamyr apparu à ma vue ce me rendit ma détresse plus tangible tant j'avais peur qu'ils aient pu se tromper de cible. Sygfried me força à m'asseoir et ferma les rideaux, au travers du léger voile, je pus voir un homme subtiliser la seconde dague et partir discrètement. J'espérais qu'il s'agissait de l'espion qui surveillait Aghamyr et qu'il allait annoncer son décès à son maitre. Avant que j'ai pu me demander ce que nous allions faire du corps, Lessilia prit la tête de la caravane et lui donna l'ordre d'avancer.
Lentement, nous dépassâmes le cadavre pour nous éloigner de plus en plus de lui jusqu'au prochain village où nous attendaient le reste des membres de l'expédition dans une petite maison à l'écart de tous curieux. Raïla nous rejoignit alors que la litière était déposé à l'intérieur des écuries. Sygfried m'aida à descendre les quelques marches tandis que la voix de l'archère s'élevait dans la grange.

- Il est repartit vers le sud avec la dague vu que vous avez récupéré la première, c'était d'ailleurs un risque insensé ! Vous auriez dû l'empêcher de s'approcher, j'ai bien cru qu'elle allait se jeter sur lui en pleurant !
- Je suis désolée, j'ai jugé que c'était plus naturel d'agir de cette façon vu les circonstances. Et puis la dague pourra toujours lui être utile..

Je retirais le bandeau me couvrant les yeux en soupirant, non loin de moi un grincement se fit entendre et je vis jaillir Aghamyr du compartiment caché sous l'assise de la voiture comme un animal libéré d'une cage, il sortit de la voiture et se figea en me voyant. Son regard glissa sur mon visage, sur mes cheveux et s'attarda sur mes yeux, une kyrielle d'émotions agita ses prunelles, je baissais la tête pour cacher ma gêne, j'avais la sensation d'être encore plus éloignée de celle qu'il avait rencontrée et je pris soudain conscience qu'il pouvait très bien rejeter celle que j'étais à présent. J'entendis des pas se rapprocher de moi et une paire de chaussure boueuse apparut rapidement dans mon champ de vision, je levais timidement les yeux pour découvrir qu'Aghamyr était si près de moi qu'il aurait pu me toucher, il avait l'air au bord des larmes. Ignorant toutes les personnes autour de nous, il me serra lentement dans ses bras comme s'il avait peur que je ne sois qu'une chimère, je posais mon front contre son torse en fermant les yeux sans parvenir à dire un mot. Lorsqu'il relâcha son étreinte nous étions seuls dans l'étable, la litière avait été sortie et je sentais une odeur de fumée qui présageait du sort qui lui avait été réservé. Après quelques hésitations, je pris la main d'Aghamyr et me dirigeais vers le fond de l'écurie, je repoussais un ballot de paille pour découvrir la porte dissimulée derrière qui menait à l'intérieur de la maison. Dans la pièce principale se trouvait déjà Abysson qui se redressa en nous voyant entrer.

- Alors Aghamyr, content d'être de retour ?
- Oui, Merci. Tu m'as fait sacrément mal, je ne crois pas que tu étais obligé de me lancer aussi fort contre cet arbre.

La voix chantante de Lessilia s'éleva dans la pièce.

- Abysson a beaucoup de mal à maitriser sa force, il est tellement content quand il peut taper sur quelque chose..
- Hey ! Faut pas se plaindre, sans moi il n'aurait jamais pu revenir !
- Mais oui, mais oui ! Allez Isilmë, file te changer, tu ne comptes pas rester dans cet accoutrement jusqu'à demain quand même.

Je lâchais la main d'Aghamyr et fis quelques pas de danse en prenant une allure princière.

- Pourquoi, tu trouves que ça ne me va pas ?

Elle me regarda de haut en bas puis pouffa légèrement.

- Tu as raison, tu pourrais faire illusion.. Disons.. Quelques secondes ?

Je lui tirais la langue et me rendis dans l'unique chambre où se trouvaient déjà mes affaires. Je me changeais rapidement avant de retourner auprès des autres, la robe entre les mains. Je fus accueillie par le sourire de Lessilia qui, sous son verni de moquerie, semblait profondément émue par la situation. Sygfried me débarrassa de mon costume et me poussa vers la table d'où l'on pouvait sentir le parfum d'un délicieux repas.

- Va donc t'asseoir et te détendre, tu as été une boule de nerf agaçante ces derniers jours. Et profites-en pour manger, tu es tellement pâle qu'on dirait que tu vas tomber dans les pommes d'un instant à l'autre.

Il sortit chargé du paquet de tissus qui allait rejoindre le brasier à l'extérieur comme toutes les autres preuves de nos agissements. J'avais un peu mal au cœur à l'idée que le travail de Lychee finisse en flamme, mais c'était une nécessité que nous avions tous accepté, y compris elle. Au contraire, cela lui avait donné une occasion de se plaindre auprès de Bastet qui avait aussitôt fait livrer au manoir d'autres rouleaux de tissus pour assouvir sa passion dévorante pour la couture.
Je me dirigeais vers l'odeur exquise et fut devancée par Aghamyr qui tira une chaise pour moi avant de s'installer à mes côtés, il me dévisagea au point que je rougis sous son regard.

- Il parait que tu n'as rien avalé depuis deux jours..
- C'est vrai. J'étais trop nerveuse.
- Allons, il n'y avait pas de quoi. Je savais que vous alliez trouver un moyen pour me sortir de là. J'avoue cependant que j'ai vraiment cru à une attaque lorsqu'Abysson s'est jeté sur moi, j'allais lui entailler le ventre quand je t'ai vue descendre de la voiture accompagnée de tes gardes du corps. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être une coïncidence. Je n'ai vraiment compris le plan que lorsque je suis tombé dans les buissons où Raïla m'a à moitié déshabillé tandis qu'Arkel enfilait mes vêtements au cadavre. Combien de temps vous êtes vous entrainés pour être aussi rapide !?
- Plus d'un mois. Nous n'avions pas droit à l'erreur. Ainsi c'est en nous voyant tous les quatre que tu as compris que nous étions là pour toi.
- la présence de Sygfried, Damascius et Lessilia n'a fait que confirmer mes doutes. Mais.. Ton apparence est légèrement différente de celle de la princesse, tu as un grain de beauté au bord des lèvres.. Cela m'a mis sur la voie.

J'évitais son regard. Durant combien de temps m'avait-il observée pour connaitre chaque détail de mon visage ?

- Tes yeux et tes cheveux ont changé. Que leur est-il arrivé ?

Lessilia répondit à ma place.

- Son petit voyage l'a métamorphosée dirons-nous.. Et encore tu n'as pas tout vu ! Madame brille dans le noir quand elle ne cache pas sa peinture sous sa frange !

Je déplaçais instinctivement mes cheveux pour cacher le croissant de lune qui était la marque de ma récente expérience dans l'au-delà.

- Et si tu arrêtais de te moquer de moi ?
- Et si j'ai envie de continuer ? Il faut bien que j'en profite avant que tu ne prennes la place de Bastet. Quoi que je ne suis pas sûre d'arrêter une fois que cela sera fait !

Tout le monde autour de la table rit, je savais bien que mon statut ne changerait rien à nos relations, je perçus également que la tension qui nous habitait tous la veille n'était plus qu'un lointain souvenir.

La discussion dura une bonne partie de la soirée avant que je ne tombe de sommeil, Aghamyr fut plus rapide que moi à se lever, il me prit la main et m'accompagna jusqu'à la chambre où il me regarda m'allonger dans un lit, il hésita un instant puis se glissa à mes côtés avant de reprendre ma main dans la sienne. Une onde de soulagement me submergea, effaçant les longs mois de doute et d'inquiétude. Il chuchota :

- J'avais tellement peur de ne jamais te revoir ou que tu sois morte pendant mon absence.. Il ne s'est pas passé un seul jour sans que j'imagine le pire.
- Je suis désolée..
- De quoi t'excuses-tu ? Ne me dis pas que c'est parce que tu t'en veux que je me sois inquiété.
- Il y a de ça, mais.. J'ai vraiment eu peur que tu m'oublies et tout à l'heure quand tu m'as regardé..
- Pardonne-moi, j'ai cru m'être trompé la première fois que je t'ai vue, tu es.. Différente.

Il glissa sa main sur mon front, déplaça ma frange et traça le croissant qui était y était dissimulé.

- Je crois que tu as beaucoup de choses à me raconter.

Je dodelinais de la tête, les yeux fermés par la fatigue. Comprenant que j'étais épuisée, il se tût et caressa mes cheveux jusqu'à ce que le sommeil m'emporte.