D'étranges sensations venaient harceler mon être; quelque peu comme une brise électrique qui iriserait mes perceptions. J'ouvrais, pour la première fois, mes yeux - je ne savais pas exactement ce que cela était, n'en a ayant jamais eu auparavant. S'offrait à ma vue une splendide plage de sable fin, avec, au loin, l'ombre d'un petit village. J'essayais de m'envoler; et ce n'est qu'à cet instant précis que je réalisais toute l'horreur de ma situation. J'avais des bras, des pieds, un corps, en somme. Un flot d'impressions venait chavirer mon être, étrangères, lourdes, puissantes. Je mis quelques minutes à tenter de me rendre maître de mon corps; je chavirais la première fois que je tentais de me mettre debout. De plus, j'étais nu, ce qui ne manquerait pas de mettre mal à l'aise mes interlocuteurs futurs. Je ne savais pas encore ce que j'étais: homme ou elfe? Ou orc? Je l'ignorais totalement. Je repris mes esprits, et tentais de rejoindre le petit village que j'avais aperçu auparavant. Marcher m'était difficile, j'avançais avec peu d'aisance mes pieds, l'un devant l'autre, comme je l'avais vu faire lorsque j'étais un cubic. Je flanchais plusieurs fois avant de trouver mon point d'équilibre.
J'arrivais au village et, comme je le craignais, alertais les habitants. Plusieurs hommes armés vinrent à ma rencontre. Ils me posèrent des questions auxquelles je n'avais aucune réponse satisfaisante à leur apporter. Qui étais-je, d'où venais-je, mon navire avait-il fait naufrage? Il n'était pas évident de leur raconter mon histoire.
Se frayant un chemin parmi ces hommes, un frêle vieillard vint à ma rencontre, en boitant. Il me mit une couverture sur le dos et m'invita chez lui. Il s'agissait du prévôt du village, m'apprit-il.
"Venez chez moi jeune homme", me proposa-t-il, "vous me raconterez tout ce qui vous est arrivé devant un bon plat".
"Soit, monsieur." Je n'avais aucune alternative valable à cet instant. Je lui laissais donc le soin de m'apporter un peu d'aide.
Une fois arrivés chez lui, il s'empressa de me demander mon nom.
"Vatyl... Vatylthafen..." Je ne pouvais que difficilement dire mon nom dans la langue que je parlais, c'est-à-dire le commun, en opposition à l'elfique, le draconique, et le féérique.
"Hola", reprit-il, "vous vous êtes cogné la tête?"
"C'est un peu plus compliqué que cela, monsieur..."
Il m'apporta une assiette de brouet. Comme avec mes membres auparavant, je faisais comme j'avais vu faire. Et c'était loin d'être évident. Le prévôt avait bien remarqué que quelque chose n'allait pas. Je tâtonnais, renversant plusieurs fois ma cuillère, alors que je la portais à ma bouche, que j'avais du mal à situer. C'était la première fois que je mangeais, et cela semblait me revigorer, et soulager mon "estomac".
"Mieux, hein?" me demanda le vieil homme. "Mieux", répondis-je.
Je repensais à cet instant à la chaîne d'évènements qui m'avait amené là. Je fus autrefois un cubic, une créature féérique magique, à l'instar des pixies. J'étais alors lié, par un contrat, passé entre le conseil des cubics et un jeune elfe, au service de ce dernier. J'étais alors un jeune cubic de vie, naïf et mal assuré. Les premiers temps, cette association fut favorable à nos deux parties. Mais voilà que mon maître prit le chemin de la nécromancie, art détesté des hommes. Il commit un nombre infinis de tortures, meurtres, tout cela par pur malice et pour augmenter son pouvoir. Vint alors qu'il fut arrêté par les siens, et moi, renvoyé devant le conseil des cubics pour répondre de ma collaboration avec ce traître.
Je fus condamné, condamné à devenir un être de chair et de sang; je ne savais pas encore quelle créature, et je ne le sus qu'après avoir été réincarné. Pour expier mes pêchés, je devins homme. La pire des créatures en ce bas monde. Tout du moins, ce que j'en pensais. Et je ne savais pas encore ce que je devrais faire pour me racheter.
Je terminais avec difficulté le brouet, et revins au vieillard. Ce n'est qu'en le voyant clopinant que je me demandais si mes sorts de soins m'avaient aussi étés retirés.
"Que vous est-il arrivé?", m'enquis-je.
"Une branche pourrie m'est tombé sur la jambe il y a de cela une lune; depuis, je boîte. Nous n'avons pas de guérisseur dans notre modeste village."
"Laissez-moi essayer quelque chose..." intervins-je. J'entonnais une prière de soin, comme lorsque je fus cubic; le pouvoir vint couler dans mes veines, je sentis mon être se gargariser. Une lueur jaunâtre vint illuminer mes doigts. Et tout d'un coup, ma mission devînt claire: je serai un guérisseur; voilà la pénitence qui m'était accordée. Le vieil homme sembla s'apaiser.
"Par Einhsasad, êtes-vous un guérisseur?"
"Il faut le croire", lui répondis-je en souriant.
"Soyez béni! Je ne ressens plus la moindre douleur!"
"J'en suis heureux alors."
Je choisis mon nom d'humain; cela serait VanEspen, une traduction approximative de mon nom féérique.
Le prévôt me donna de la nourriture et quelques vêtements, que je m'empressais d'endosser. Il m'indiqua la route vers la ville la plus proche, c'est à dire Giran; de là, je pourrai rejoindre n'importe quelle autre ville.
Je remerciais le vieil homme pour son hospitalité, et pris la route, vers un futur incertain, mais le cœur empli d'espoirs.
